Pour lire l'interview intégrale, rdv chez Mina : http://les-lectures-de-mina.over-blog.com/article-interview-6-charlie-bregman-77098791.html
« Comme mon roman évoque la vie d’un Charlie de 15 ans, cette présentation sonne un peu comme le pauvre type en pleine crise de la quarantaine qui essaie de nous refourguer sa nostalgie des années 80, pas vrai ? Mais ce livre est tout sauf ça ! Toute idée de regret a été barrée dès la première ligne. Ce que je veux, c’est simplement partager un bon parfum de jeunesse et d’insouciance, avec tout l’amour de la vie et l’humour qui vont avec. Tout le contraire de la vie d’adultes robotisés que nous menons, en quelque sorte. »
« L’adolescence est une période difficile où l’on se retrouve face à face avec un soi-même qui se cherche, qui ne sait pas qui il est, d’où il vient, et surtout où il va : le corps nous lâche, tout pousse de travers, on a des boutons jusque sur le nez, des poils qui sortent de partout, on se sent trop gros, trop maigre, on n’est jamais comme il faut… L’amour propre en prend un tel coup qu’on a vraiment besoin de réconfort. Et pour peu qu’il tarde à se manifester, on se surprend rapidement à pousser un grand soupir du genre « Vivement l’amour ! » C’est ça, que je voulais raconter. Et je tenais à le faire avec beaucoup de dérision. »
Ma mère est une femme simple. Employée de banque jusqu’à ma naissance, elle avait alors pris la décision de tout abandonner au profit de son rôle de mère au foyer. Les remises de chèque, les petites et grosses coupures, les rendus de monnaie et les numéros de comptes, tout cela était terminé. Elle en avait fini avec les débits, les crédits, et les agios. La page était tournée, et ce, pour un monde bien meilleur : les biberons, les pleurs, les petits pots, les couches et les maladies infantiles. Elle ne serait plus jugée sur ses rapports avec la clientèle, mais simplement sur son grand rôle ingrat de mère au foyer, d’où son angoisse assez tenace d’avoir des enfants capricieux, colériques et mal élevés, car ce serait bel et bien au caractère de sa progéniture que l’on apprécierait, plus tard, à l’heure des grands bilans et des terribles verdicts, la réelle valeur de son nouveau travail à temps plein.
Voilà aussi pourquoi ma mère avait toujours revêtu, dans le plus grand secret, le rôle de la main de fer cachée dans un gant de velours. Mais maintenant que nous devenions de véritables adolescents, les rapports de force se compliquaient. Il n’était plus question d’agir en dictateur. Cela ne marchait plus. La dictature n’a-t-elle pas pour particularité d’avoir pour point faible ce qui justement faisait sa force : les sujets sur lesquels l’exercer ? Tant que les sujets sont soumis et ne pensent pas encore par eux-mêmes, la dictature n’a rien à craindre, elle est de marbre, et rien ne pourra l’ébranler. Par contre, dès que des pensées rebelles commencent à suinter de toutes parts, à ce moment-là, la révolution est imminente. En effet, ma mère avait dû commencer à perdre tout contrôle sur nous dès que mon frère et moi avions commencé à émettre un avis personnel sur ses agissements. D’abord déroutée, elle avait refoulé en elle toute idée de rébellion latente de la part de ses enfants, mais, petit à petit, nous avions progressé dans son jeu comme le joueur d’échecs qui, soudain, a déniché une faille terrible dans le système de défense de son adversaire. Bref, pas encore échec et mat, elle cumulait cependant tout un tas de défaites très contrariantes : d’abord, ce n’était plus elle qui choisirait l’emplacement de nos bibelots sur nos meubles ; ensuite, il faudrait dorénavant frapper à la porte de nos chambres avant de pouvoir y pénétrer ; et enfin, nous déciderions nous-mêmes d’accommoder nos vêtements du jour à notre goût.
Puis, un beau jour, après maints replis et faux pas en arrière, ce fut le coup de grâce. Elle se retrouva échec et mat, et je me proclamais alors, haut et fort, chef de famille suppléant, n’ayant pas encore pu détrôner mon père, dont le socle, quant à lui, demeurait manifestement inattaquable.
Comment cela se passa-t-il ?
D’une manière très simple. Alors que ma mère regardait la télévision à nos côtés, je m’étais emparé de la télécommande suprême, qu’elle avait négligemment laissée à ma portée, et m’étais attribué le pouvoir de changer moi-même de chaîne.
Après avoir tout lu des aventures d’Emmanuelle en avion, Emmanuelle sur son lit, Emmanuelle dans son fauteuil et Emmanuelle avec sa copine, j’eus l’injuste déception d’entendre revenir toute la famille plus tôt que prévu. De peur que mon père ne s’aperçoive de l’emprunt indélicat en ayant une envie soudaine de se remettre à jour après toutes ces années passées en compagnie de ma mère, je me hâtai de ranger l’ouvrage dans la bibliothèque, ainsi que les deux autres que j’avais d’abord voulu potasser dans la foulée.
Excité comme un étalon à qui l’on vient de présenter sa pouliche, j’eus un peu de mal à me concentrer sur le goût de la soupe au pistou, dans laquelle le moindre nuage de vapeur devenait source à mauvaise interprétation.
Je compris d’ailleurs facilement l’intérêt du test des taches de Rorschach, dans lequel le sujet examiné, censé projeter son profil psychologique, finissait toujours par exhiber ses fantasmes les plus secrets.
— Tu reveux de la soupe au pistou ? demanda ma mère pour la troisième fois.
— Une louche…
— Mais ça fait trois fois que tu me demandes une louche, prends-en trois tout de suite, ça m’évitera de te servir toutes les cinq minutes !
Le problème, avec Emmanuelle, c’est que je ne parviens à la visualiser dans son fauteuil en osier que lorsque le fond de l’assiette apparaît en transparence. Si je prends trois louches d’un coup, je ne la visualise que dans les toilettes de l’avion, et toujours de dos. Ça m’embête, de ne visualiser Emmanuelle que de dos. Comme elle est assise sur le plan du lavabo, le pistou ne me permet pas de voir ses fesses.
— Depuis quand il aime la soupe au pistou, lui ? s’interrogea mon père.
À quinze ans, il est d’autant plus difficile de se forger une personnalité et de se projeter dans un avenir professionnel, que mon père est un self-made man. Un produit de l’immaculée profession, si vous préférez.
Il sait tout faire, Victor. Il a tout appris tout seul, et il ne doit rien à personne. C’est même pour cette raison qu’on l’appelle Victor. Pour que ça sonne comme une victoire. Pour que ça sonne plus grand et plus fort que tous les « papa » de tous les autres enfants quelconques du monde entier.
— Dis, papa, pourquoi on t’appelle pas Victor, puisque ton prénom, c’est Victor ? s’était demandé mon petit frère Benjamin quand il avait six ans.
Flatté dans son émancipation encore plus grande vis-à-vis de ses propres parents, Victor avait accordé cette faveur sans broncher. Ses enfants avaient un père exceptionnel, et continuer à l’appeler tout simplement papa, comme nous le faisions alors, aurait vraiment été un manque de discernement de notre part. Quelques semaines plus tard, tout était donc rentré dans l’ordre : maman était devenue Maryse, et papa était devenu Victor.
Comme j’avais commencé à vous l’expliquer, ce Victor-là, inutile de vouloir le comparer à d’autres Victor que vous connaissez, car le mien sait vraiment tout faire : bien plus que de savoir planter un clou, il sait refaire des appartements du sol au plafond, en arracher les moquettes et les tapisseries, en abattre les cloisons, en modifier les appareils sanitaires, y refaire le carrelage et la faïence, y poser de nouvelles portes, y monter de nouveaux murs en briques, en agglos, en béton cellulaire, y faire l’électricien, le plâtrier, le plombier, le peintre, le cuisiniste… Il sait aussi monter sur une échelle à dix mètres du sol, faire l’équilibriste sur les toits pour y changer une tuile cassée, ramoner la cheminée, installer une antenne… Et lorsqu’il redescend, au lieu de rester les bras croisés à admirer le résultat de son travail, il se dépêche de tailler les haies, traiter le pied des arbres et tondre la pelouse avant que n’arrivent les gros nuages noirs, le tonnerre, le vent, les rafales, et les éclairs.
Le week-end, au lieu de fréquenter les églises, il arpente les allées mal rangées des magasins de bricolage : si certains apprennent par cœur leur missel, lui, ce sont les fiches conseils qu’il potasse, car si, pour d’autres, le bricolage traîne derrière lui une connotation quelque peu péjorative, pour Victor, c’est tout le contraire. Bricoler, c’est exister.
Selon lui, on ne vit pas pour avoir, et on ne vit pas pour être : on vit pour faire. Une fois qu’on a terminé de faire, on vend ou on détruit. Pour mieux recommencer. Un peu comme aux Légos®, si vous voulez, sauf que mon père, il ne joue pas, lui : il travaille. Il est un modèle : un modèle de rédemption, un dieu. La preuve en est qu’il n’est jamais malade, comme si les virus les plus féroces se devaient de respecter, eux aussi, les dieux du bricolage. Comme il mange beaucoup d’oranges, j’ai longtemps cru que son secret résidait dans ce régime alimentaire très particulier, surtout à l’approche de l’hiver. C’était un tort. Une année, alors que j’avais tout bonnement essayé de l’imiter, j’eus coup sur coup un rhume, une bronchite, une rhinopharyngite, une gastro-entérite et une otite. La preuve était faite : il existait un pouvoir que mon père possédait, et duquel on m’avait délibérément éloigné.
J’étais consterné.
— Tu révises les maths ? demande-t-elle.
— Entre autres… je fais sans lever la tête.
Si je lève la tête, c’est fichu, elle va s’asseoir sur mon lit et entamer une longue discussion sur l’orientation que je vais devoir choisir pour l’année prochaine.
— C’est ta photo de classe de cette année ?
Mince. La photo dédicacée par toute la classe. Elle est restée grande ouverte sur celle que j’aime comme un fou.
— Tu ne me l’as pas montrée ! me reproche-t-elle en s’en emparant.
Je me passe les doigts sur les paupières. Là, je suis mal.
— Tu as fait écrire les noms par tout le monde ? C’est sympa !
Les commentaires commencent.
— Tu es où ?
Un moment de silence, terriblement long et angoissant. Ma propre mère ne me reconnaît-elle donc pas ?
— Ah ! s’exclame-t-elle euphorique. Ici ! J’avais commencé par le haut…
Elle inspecte maintenant les dédicaces.
— C’est marrant, les écritures, hein ? Il n’y en a pas deux pareilles…
Elle revient sur la photo.
— C’est Mme Blister, là ? Qu’est-ce qu’elle fait vieille ! Quelle horreur !
Je ne pipe pas mot. Le meilleur moyen d’arrêter une conversation, c’est de ne pas l’alimenter.
— Je ne connais personne…
— Mais si ! je la rembarre en récupérant mon bien. C’est Florent, là !
Ouf. Je tiens le trésor dans mes mains. Plus rien ne peut m’arriver.
— C’est Florent ? Ah, oui ! Tu as raison ! Je ne l’avais pas vu…
Elle scrute attentivement tous les autres en détail, et pointe son doigt sur une tête qui semble soudain lui rappeler de vagues souvenirs :
— Agnès ?
Je vérifie, et confirme. Oui, là, c’est Agnès.
— Ce n’est pas la fille qui est déléguée avec toi, là ? finit-elle par sortir, comme si elle avait volontairement gardé la meilleure pour la fin.
— C’est Marina, je corrige, en rapprochant mon trésor contre moi.
— Oui. Je me souviens. C’est bien la déléguée. Tu me l’avais présentée à la dernière réunion parents professeurs, se souvient-elle tout à coup.
J’observe attentivement les réactions de ma mère : le moindre rictus, le moindre spasme, n’importe quoi fera l’affaire, qui pourra être utilisé comme un indice ! Qu’en pense-t-elle, de ma plus belle, d’abord ? Elle pourrait au moins le dire, qu’elle est belle ! Je lui rapproche la photo, afin qu’elle puisse se faire une meilleure idée.
— Oui, c’est ça. Elle n’a pas beaucoup changé.
C’est bien, c’est bien… Mais bon, elle ne peut pas le dire, nom de Zeus, qu’elle est plutôt jolie, ma Marina ?
Non. Il faut croire que ça lui écorcherait la gueule, à ma mère, de faire un petit compliment qui me ferait chaud au cœur.
Ou bien, c’est que nous n’avons pas les mêmes goûts ? Ce serait terrible, ça, que je trouve Marina sublime, et que ma mère la trouve seulement ordinaire !
— Elle est sympa… je souffle maladroitement.
Pas de réaction. Elle s’en moque complètement, qu’elle soit sympa, ma copine.
— Elle a toujours les meilleures notes, en français… je laisse échapper.
Il faut que je m’arrête. Je n’ai pas à la brader, après tout. Marina est à prendre ou à laisser. Celui ou celle qui la laisse ainsi de côté commet une erreur, et c’est tant pis pour lui.
— Je croyais que c’était toi, qui avais les meilleures notes ! se réveille-t-elle, le regard dur.
— C’est une façon de parler. J’ai de meilleures notes en explication de textes et en orthographe, mais en rédaction…
Ma mère semble déshabiller Marina du regard.
— Elle doit lire plus de livres que toi, décrète-t-elle.
Moi qui croyais qu’elle allait enfin reconnaître la plastique irréprochable de ma chérie… Il n’y a pas besoin d’être un fin psychologue pour convenir qu’il y aurait fort à parier que ma mère n’a décidément pas la moindre sensibilité esthétique. D’ailleurs, ses yeux passent déjà à d’autres figurants. Comme si c’était important, les figurants…